NEER PROJECT

4/09/2004 - A bout de souffle 1

Posté dans A bout de souffle

Il n’y a jamais qu’une seule paire de pieds pour marcher dans la rue, et si l’on ne s’occupe que d’une seule c’est que déjà, regarder c’est un peu : écrire. C’était vers l’époque 2002-2005 bien que le calendrier était moins large et se concentrait sur une seule année. La première que l’on aperçoit, alors : Chloé. Des cheveux jusqu’aux épaules, jusqu’à les lui recouvrir. Au parc Julien, à Valence, des petits groupes de monstres humains – une demi-douzaine de têtes chacun – s’étiraient, se séparaient, s’échangeaient des membres, et toujours le même visage les parcourait qu’on ne saisissait pas et que semblait protéger le temps comme un parapluie sépare des gouttes : le visage. Ou bien : comme on réprimande un tremblement de jambe sous la table. La foule avait, dans son agitation, la plus grande peine à s’entendre parler. On voyait, au dessus de ses épaules, des soucis rester en retrait ; certains chiens, de même, laissés libres par leurs maîtres, allaient renifler au pied des arbres et finissaient par former, eux aussi, des groupes de réunion. Par-dessus leurs épaules, dans l’alignement direct de leur dos, on pouvait apercevoir, fumantes et soumises à l’expertise de leur museau, des merdes de différentes textures.

            Ménagés par le temps, résistait encore dans les regards des passants une certaine déférence envers l’ensemble du parc, à forte majorité joviale. Quelques cordes de pluie ne suffisaient pas à pendre toutes les bonnes humeurs et, comme d’un fait exprès, le petit froid brumant obligeait à enfoncer les cous sous d’épaisses protection d’écharpes.

            Chloé brûlait une cigarette en attendant ses amis. Mélangée à la sorte de brume où se perdait son haleine, la fumée que laissait échapper sa bouche l’empêcha, en premier lieu, de voir arriver l’enfant, qui pouvait avoir onze ans. Le teint de sa peau produisait la désagréable impression d’avoir été exagérément frotté avec de la cire, et certaines échancrures dans cette couleur de fond donnaient à croire que le travail fut bâclé ou peu soigné. Au reste, il était vêtu d’un jaune d’œuf en consistance de tee-shirt, déchiré tant et si bien que les ouvertures pour le col et les bras pouvaient se confondre avec les accidentels trous, sans rien enlever en unité à l’ensemble. Une chaussette tenait, et cela paraissait : contre le gré de la jambe gauche, à se manifester en montant jusqu’au genou, où elle venait finir dans une chevelure parsemée de fils. Un short bleu, modèle de foot, et un bras maculé d’azur, comme volontairement assortis l’un à l’autre ; des tâches, à ce qu’on en pouvait conclure, certainement de peinture. L’enfant se tenait près d’une fille assise sur le premier étage d’un des bancs qui meublaient le parc (premier étage, c'est-à-dire : pieds au lieu des fesses, et : fesses sur le dossier). Trois garçons, enfin, dont la somme des années dépassait les cinquante, les entouraient.

            La présence du petit garçon avait interrompu une discussion que devait, sûrement, mener à son avantage celui des jeunes hommes qui maintenant renfrognait son visage dans une moue où on lisait le désagrément provoqué. Du reste, on n’en pouvait conclure cela, si ce n’était la confirmation apportée par ses deux collègues. Ils partirent d’un sourire (et non : d’un rire) discret, bien que mal aisé à dissimuler : pour preuve, Chloé, de là où elle était, les avait vu sourire, à travers fumée et bruine. L’enfant ne s’intéressait pas à leur figure et se contentait de tendre son bras décoré de peinture vers la fille, qui le regardait sans trahir aucune expression que ce soit. A cet aplomb répondait celui du petit garçon, si bien qu’au bout de deux minutes, Chloé ne pouvait plus détacher son attention, par ailleurs peu sollicitée, de cette scène ; du reste, bien des gens faisaient de même, et on se montrait même du doigt ce farfelu face à face. Quand aux trois jeunes hommes, ils avaient pris le parti de camper sur leurs expressions premières.

            Peut être le silence amenée par cette confrontation créa t’il quelque dépression, toujours : la pluie s’émancipa, prit corps, et enfin se perdit dans une averse, dont profitèrent des mouvements de foule pour se former. L’on s’occupait de bouger, comme pour échapper des balles l’on court, alors que ce stratagème ne peut fonctionner qu’au cas où le tireur vous vise. Mais la pluie, telle une rafale sans autre but que de cribler d’impacts d’eau le sol, est aveugle. S’y déplacer ne ménage en rien d’y noyer son couvre-chef. L’averse dura deux minutes qui en paraissaient cinq, car il y eut, après son arrêt, des menaces pour qu’elle reprenne. Les nuages hoquetèrent, et le ciel fut agité de soubresauts convulsifs, consécutifs au passage des derniers sanglots. L’atmosphère conservait une tension de gorge nouée et le sol avait du mal à avaler toute cette salive accumulée. Les maîtres avaient rappelé à leurs côtés les chiens, car c’était un temps pour eux, comme l’attestait l’allongement de leurs poils par l’humidité.

 

            Chloé fut tirée de sa confusion météorologique par Laurie, rendue visible par la grâce d’une arrivée. Elle portait un court débardeur, et ses bras se croisaient sur la gêne où elle se trouvait d’être sortie sans se couvrir. Sa couleur aux reflets rouges tirant sur le violet, dans ses cheveux, semblait retenir l’eau, telles ces couleurs qui retiennent, si on les y expose, la chaleur du soleil. Au reste, elle s’était habillée très simplement, et le choix de ses chaussures, des tennis blanches, disait à sa place : « J’ai été sotte, voilà tout ».

            Ses doigts, qu’elle essuya au préalable sur le bas du fessier de son jean, vinrent apposer une légère pression derrière l’oreille gauche de Chloé, et, ainsi prise en main par sa droite, s’approchèrent leur tête pour se coquer, sans briser d’œufs. Ceci faisant, Chloé reçut des mèches de Laurie dans les cils, voulant s’y accrocher tel deux morceaux de Velcro qu’on met en contact. Elle en ressentit une vive démangeaison à l’œil, qui ne devait cesser d’augmenter en intensité. Laurie commença alors à parler, selon les usages, puis baissa progressivement la voix, en signe d’une gêne extérieure, comme ce professeur qui s’interrompt devant le brouhaha de ses élèves. Chloé pensa d’abord que son amie s’inquiétait de la voir se frotter l’œil si péniblement, et s’apprêtait à la prier de reprendre ses paroles, afin de ne point les laisser en l’air prendre le froid ambiant ; d’un geste, Laurie l’en empêcha, et lui indiqua la scène où tout à l’heure se déroulait le face à face entre une jeune fille et un enfant. L’enfant se tenait encore debout ; sous l’action de la pluie, son maquillage avait passé, et même ses guêtres sonnaient maintenant tout à fait fausses.

            De muet, le duel s’était mué en bruyant ; on était à présent rassemblé tout autour ; les membres des cercles les plus extérieurs crachaient de dépit de n’avoir pu prendre une meilleure place. Une petite surélévation, quand on se rapprochait du préau, garantissait à Chloé et Laurie une vue assez nette sur la scène. Il était mal aisé, à quelque distance que ce soit, de juger de la teneur des faits. Un homme, la tête rasée, pour seul coiffure un chapeau gris vert, et aux pieds des bottes qui concurrençait, en originalité, sa méchante figure, vint se poser non loin des deux jeunes filles. Il parlait d’un ton affable et enjoué, en se caressant la moustache, tout comme si d’elle sortait ses paroles.

-          C’est encore un de ces mendiants de Rom, dit-il en manière d’introduction, et comme pour justifier son mince sourire. On en voit de plus en plus.

Il laissa sa phrase en suspension, si bien que Chloé et Laurie ne purent s’empêcher de lui adresser un regard en retour.

-          D’où je viens, ça fait plus longtemps que chez vous qu’on en voit, ajouta t’il avant de préciser, au grand dam de Laurie, que c’était de Montpellier qu’il pouvait venir.

Bien que ce fut elle, en premier lieu, qui pointa l’attention de son amie sur ce qui n’était pas encore un incident, mais en avait la forme, comme ces vagues sursauts de tensions nerveuses qu’on assimilerait volontiers à des amours, n’était leur manque de consistance, Laurie souhaitait maintenant, au plus vite, reprendre l’ancienne discussion, dont elle sentait, dans cet endroit bien particulier où la poitrine et la gorge se confondent, et où se formulent les premiers vibrations des cordes vocales, sa voix s’enrouer à l’idée de s’exprimer à nouveau (le bruit, tel qu’on peut l’imaginer : ronflement de moteur avant le départ). Laurie nourrissait, à l’égard du nouveau venu qui continuait à parler tout haut, tantôt pour lui-même, tantôt pour Chloé, une haine qu’elle ne s’expliquait. Il est des sentiments qui naissent d’une impression, et n’en perdent pas pour autant en intensité ; par exemple, à bon nombre de moments, Laurie s’empourprait de confusion à l’idée qu’on puisse, tout simplement, souffrir. Elle ne savait que rattacher à cette vague d’inquiétude qui soudainement la terrassait, comme une crampe au beau milieu d’une ascension : mais qu’on lui présentât un quelconque hère au bord de l’agonie, sa confusion se condensait, une goutte de sueur lui tombait des tempes, et elle s’essuyait vite de peur qu’on ne crût à des pleurs de sa part ; elle était, de nouveau, aussi insensible qu’une carapace de chair le permet.

En revanche, Chloé s’intriguait du que se passera t’il. Laurie la regardait alors avec un étonnement où perçait, derrière les rideaux tirés par cette expression particulière du visage où se formes de nouvelles possibilités de traits, tout à la fois de l’agacement et un sentiment qu’elle ne pouvait, à son grand dam, qu’appeler « estime ». Les dernières gouttes depuis longtemps avaient passé d’heure, mais la robe de Chloé traînait, côté pile, sur le banc. Quand elle se lèverait, ses cuisses, par l’arrière, la chatouilleraient, et la pensée de Laurie essayait de fixer, dans ses souvenirs, quelle sensation ce serait d’avoir, sans s’y attendre, une telle fraîcheur tout à coup appliquée à même la peau. Sans doute, concluait-elle tout en se reprochant ces divagations, ça serait comme, au lieu d’être sortie habillée, d’être venue nue. Mais cette dernière pensée la fit légèrement frissonner, tandis qu’elle se rappelait sa trop courte tenue, eu égard au temps ambiant.

Il y avait, dans les yeux de Chloé en train de déchiffrer le fait divers en formation, à quelques enjambées de distances, quelque chose d’assez loin, comme un souvenir dont on saisit seulement la présence, une syllabe s’il est un mot, avant que, rendu tangible par un contexte, une phrase où il s’est trouvé évoqué, on en voit enfin la forme. Chloé semblait passionnée, mais la passion qu’elle évoquait n’avait pas lieu ici même.

-          Vous connaissez cet enfant ? finit-elle par demander, d’une voix qui se faisait violence.

-          Je pourrais, lui répondit l’homme au crâne rasé avec une emphase qu’on peut comparer à ces sourires sous lesquels on découvre mille dents pointus, tant l’ironie se faisait mordante sous ses propos ; je pourrais, disait-il, m’étonner de vous voir me poser une telle question, mais j’avais, en vous abordant, le secret espoir de vous entendre la formuler.

Chloé lui envoya un reproche par voie visuelle, dont elle eut à se reprendre, car l’homme pouvait s’en froisser ; or, on ne saurait dire pourquoi, elle tenait à sa réponse.

-          Oui, je le connais, lança laconiquement, et presque sans ouvrir la bouche, celui dont le crâne, maintenant elle le sentait certainement, était la cause de la mauvaise impression de Laurie à son égard.

    Cependant, comme elle entendait ces paroles, Chloé se leva, et, entraînant dans son sillon une Laurie silencieuse bien que décontenancée, se mit en route vers l’enfant, suivie par l’homme chauve, dont on avait du mal, à une telle distance, à évaluer la taille. Lorsqu’ils furent à quelques mètres de l’action, l’enfant les rejoignit et c’est ainsi que, sortant du parc Julien, le départ de ce petit groupe mit fin aux attroupements.

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