9/06/2005 - L'inspecteur Robe
L’inspecteur Robe, voilà un gars formidable ! Je ne dis
pas cela parce que c’est mon papa. Imaginez qu’en trente ans de carrière, il
n’a jamais fait un seul faux pas ! Depuis quelques semaines je suis son
assistant. Robe père et fils combattent donc le crime en Suisse. Personne n’est
parfait.
Pour vous prouver que je ne raconte pas de cracs, prenons
cette histoire là : une soirée entre quatre amis de longues dates :
Alice, Romain, Alexandra et David. Le lendemain, on retrouve Alice morte dans
son appartement où se devait se dérouler leur réunion. Romain qui a dormi sur
place, donne l’alerte ; nous le convoquons ainsi que David et Alexandra.
INSPECTEUR ROBE – allez Robie (c’est le surnom qu’il utilise pour m’appeler), fais moi rentrer le
premier suspect…
ROBE – oui père !
INSPECTEUR ROBE – déclinez vos nom, prénom et profession
ROMAIN – vous pouvez me tutoyer, monsieur !
INSPECTEUR ROBE – et toi me répondre
ROMAIN – certes ! voilà qui est suffisamment
parlé ! Romain Lecas, 21 ans, sans emploi
INSPECTEUR ROBE – que faisais tu chez la victime ?
ROMAIN – c'est-à-dire… avant ou après le crime ?
INSPECTEUR ROBE – pendant ! que faisais tu
pendant ?
ROMAIN – ah monsieur ! ce mot « pendant »
m’évoque tant d’horribles images ! je la revois se balançant au bout de
cette corde sous mes yeux effrayés… ah quel malheur vraiment !
INSPECTEUR ROBE – que racontes tu ? elle n’est pas
morte pendue !
ROMAIN – eh bien ! eh bien ! n’est-ce point ainsi
que je l’ai découverte ? j’ai prévenu les secours ! voilà encore ce que vous ignorez :
j’arrive en avance chez Alice, je frappe, aucune réponse ! je l’appelle,
colle mon oreille à la porte… j’entends sonner, personne ne réponds !
j’essaye son portable, même scénario : mon oreille, la sonnerie, pas de
réponse. Sors de chez elle sa voisine de pallier : une très vieille dame
qui m’espionnait de son judas – je le sais, elle ne s’en cache pas !
« Que voulez vous ? – Sauriez-vous
si Alice est sortie ? vous l’auriez vous passer, n’est ce pas ? – je
ne vous dirai rien ! je ne vous connais pas ! » Je n’ai pas
le temps de faire connaissance…
« Pour combien me renseigneriez vous ? – qu’est ce que l’argent peut
faire à une pauvre vieille comme moi ? – alors ce que vous voulez !
dites… – eh bien cela fait longtemps… – oui, oui ! j’écoute ! – que
je n’ai pas vu le sexe d’un jeune homme » Oh cette vieille me fait
perdre mon temps ! me déshabiller ici ? ce n’est pas une
affaire ! « j’en ai connu des
moins hésitant à mon époque ! tu as peur de quoi ? de moi ? »
Qu’est ce que j’en avais à foutre après tout ! elle en a vu
d’autres ! elle n’en verra plus tant ! je m’exécute ! hop !
à peine je me retrouve froc sur les genoux, la vieille saisit un appareil qui
devait traîner sur un pupitre, comme d’un fait exprès, et me photographie !
puis referme aussi sec la porte ! Monsieur l’inspecteur, je vous prie de
croire que je me sens à ce moment là, complètement idiot.
INSPECTEUR ROBE – pas qu’à ce moment ! maintenant tu
l’es autant ! Voyons, la suite ! tes taquinages avec des personnes
séniles ne m’avancent point !
ROMAIN – ah, si monsieur l’inspecteur me laisse lui dire la
suite ! En boutonnant mon pantalon, la tête de David dépasse des
escaliers. Il voyait la scène. Il me salut. Nous tournons nos pouces, ne
sachant trop quoi s’avouer sur l’incident. Soudain je n’y tiens plus :
« David ! Il faut que je
récupère la photo ! » Son avis concorde. Il propose que nous
passions d’un appartement l’autre. Mais comment pénétrer dans celui
d’Alice ? « J’ai les clefs de sa
piaule ! » Les poches de David recèlent souvent de trésors inespérés.
INSPECTEUR ROBE – effraction !
ROMAIN – si le pire s’y contenait !
INSPECTEUR ROBE – quoi donc encore ?
ROMAIN – la suite, monsieur l’inspecteur, la suite :
David ouvre, Alice est allongée devant sa table basse, celle qui est en verre.
Pas d’inquiétude, elle dort ! David pose les pizzas sur cette table. Nous
nous dirigeons vers la terrasse, de là on peut s’introduire chez la vieille.
David préfère y aller seul : « Tu
ne feras que des bêtises Romain, empirer une situation déjà pas commode ! »
Il passe de l’autre côté. Je ne l’entends plus. Bientôt on frappe à la porte.
« Romain, c’est moi ! j’ai eu
un problème avec la vieille ! » Je crains vraiment l’horrible
accident… « Elle est pas là !
volatilisée ! – ce n’est que ça ? – tu croyais quoi ? – tu ne
l’as pas croisée du tout ? – Romain ! » J’insiste pas
plus !
INSPECTEUR ROBE – ensuite ?
ROMAIN – Alice s’est réveillée ! Nous mangeons de la
pizza, David en a ramené. « Alexandra
ne pourra pas venir, elle vous prie de l’excuser. » Cette annone nous
énerve un peu… moi qu’on me prévienne de rien, réponde jamais à mes coups de
fils, David de savoir qu’Alex l’a fait se déplacer pour elle.
INSPECTEUR ROBE – ensuite ?
ROMAIN – je me suis senti fatigué, je suis allé me coucher
dans la chambre d’Alice… ce que j’ai découvert au réveil, vous le savez bien…
***
INSPECTEUR ROBE – Robie, suspect suivant ! vos nom,
prénom, profession
DAVID – mais je n’en qu’un de chaque…
INSPECTEUR ROBE – en voilà un avec de l’humour ! tu
n’es pas là pour ça !
DAVID – pourquoi alors ?
INSPECTEUR ROBE – ce que tu faisais hier soir par
exemple ?
DAVID – oh une soirée Inspecteur, comme on en a pas deux
dans sa vie !
INSPECTEUR ROBE – surtout si on la finit en prison !
DAVID – en effet ! en effet !
INSPECTEUR ROBE – alors ? cette présentation ?
DAVID – David Hadorn, 25 ans, journaliste.
INSPECTEUR ROBE – cette soirée ?
DAVID – je vous la raconte, voilà : j’étais sur le
chemin vers chez Alice, quand je reçois un message d’Alexandra. « Passe chercher les pizzas que j’ai commandé
au Croqu’délice. A toute chez Alice ». Je me fâche un peu, c’est
toujours moi qu’on charge des missions à la con. Bon ! je fais le détour
nécessaire. Oh, ce n’est pas grand-chose monsieur l’inspecteur, ça ne me
rallonge guère que de cinq minutes…
ROBE – (j’interviens) c’est
moi qui te dis « minute » ! tu vas pas nous refaire toute ta
vie ! on a pas que ça à faire de t’écouter ta vie !
DAVID – patience le jeunot ! t’as pas attendu que ta
mère te fasse ? alors attends pareil !
INSPECTEUR ROBE – tu parles de ma femme ?
DAVID – l’exact même réplique ! le pizzaïolo me dit
cette phrase. La serveuse est une très charmante jeune femme : « Je viens chercher une commande qu’on vous a
passé – Quel nom ? – Je ne peux vous dire ! – Vous avez perdu votre
nom ? » Je paraissais con, mais elle me rattrape direct :
« Ou peut être c’est un
secret ? » Elle murmure cela en se penchant sur son comptoir, ses
lèvres qui s’agitaient… elles remuaient tout son visage tant elles s’agitaient !
penchée, sa poitrine se dévoile… c’est vrai qu’il fait très chaud ! Je
fais la remarque. Oh, elle en rit à pleine dent ! une bouche vraiment
telle que vous ne pensez plus que ça sert aussi à manger ou parler… Elle se
calme, le rire lui est passé ; ce qui l’intéresse : ma
commande ! Je propose le nom d’Alice… le nom d’Alexandra… « Vous voulez me rendre jalouse ? –
Loin de moi cette envie ! Je mange chez l’une d’elle avec les deux !
– Elles en ont de la chance de partager ces pizzas avec vous… » A
cette réplique, le mari soulève le rideau qui le séparait de nous : « Tu veux les rejoindre peut
être ? – chéri ! je vantais tes pizzas ! n’importe qui
aurait la chance d’en partager une avec quiconque ! » Il est pas
convaincu ; je tente de simuler que moi oui ! Je souris. « ça te fais rire toi ? – … – oh
mais je te reconnais ! t’es le gars qui vient ramasser la commande
d’Alexandra ! » D’où il me reconnaît celui là ? Je l’ai moi,
jamais vu ! C’est sa femme qui se pose d’abord des questions :
« Alexandra ? tu prends des
commandes spéciales maintenant ? de tes copines ? » Le chef
devient subitement doux… s’explique. Les plus grandes guerres, conflits,
emmerdement que le monde a connu sont tous des occasions manquées d’une femme
de piquer sa crise. Dès qu’une femme s’excite, son homme n’a plus de raison
d’être rouge. Il est passé aux explications. J’aimerais qu’il m’explique à moi.
Je me signale d’un rauquement. Il tourne la tête de mon côté : « Ah oui ! j’ai tes pizzas !
comme prévu ! » Il me cligne son œil droit. Je suis devenu son complice ?
qu’un peu ! Il veut maintenant que je le laisse seul. Enfin : avec sa
femme ! Il n’est gentil que par effet pratique. Pour me mettre à la
porte !
ROBE – on va te mettre aux barreaux si tu continues tes
historiettes !
INSPECTEUR ROBE – mon petit n’a pas tort. Je ne saisis pas
le rapport avec Alice.
DAVID – La seule partie intéressante de ma soirée est là.
Ensuite je suis allé chez Alice ; dans les escaliers qui mènent chez elle,
Romain montre sa chose à une vieille dame. Elle le prend en photo, referme la
porte. Nous décidons de récupérer la photo.
INSPECTEUR ROBE – ça va, ça va ! au revoir ! nous
vous rappellerons !
***
INSPECTEUR ROBE – alors Robie, qu’en penses tu ? tu ne
vois rien venir ?
ROBE – père je ne saurais dire ! voyons la dernière à
entendre !
INSPECTEUR ROBE – bien bien ! bien parlé ! qu’elle
entre ! vos nom, prénom et profession.
ALEXANDRA – Alexandra Bole, 26 ans, étudiante en philosophie.
INSPECTEUR ROBE – je me fais vieux ; mais j’entends
très parfaitement. Par contre je ne suis parfois pas sur la même longueur
d’onde que les sonneurs de cloches ; vous dîtes « philosophie » ?
ALEXANDRA – c’est cela !
INSPECTEUR ROBE – aucun sens ! Qu’allez vous faire là
bas ? convenez que les filles n’ont rien à faire en philosophie, dans ce
genre d’étude.
ALEXANDRA – comme je vous approuve !
INSPECTEUR ROBE – je vois ! vous n’y êtes que pour le
quota, la représentativité !
ALEXANDRA – tout à fait !
INSPECTEUR ROBE – vous êtes la femme pragmatique ! je
vous crois innocente ! tout va si bien mieux quand chacun s’occupe de son
rôle : moi d’un coup je juge, démasque les coupables ; vous, vous
nourrissez le fantasme des futurs philosophes de pierre : tout va
rond ! Les malheurs viennent de ceux qui nous mettent sans pieds ni
queues.
ALEXANDRA – vous parleriez le philosophe monsieur, si vous
ne disiez la vérité !
INSPECTEUR ROBE – hi ! hi ! je vais vous laisser
partir libre mademoiselle Bole.
ALEXANDRA – monsieur l’inspecteur ! une question avant
que j’y aille !
INSPECTEUR ROBE – bien sûr ! ce que vous voudrez ma
chère !
ALEXANDRA – de quoi est morte Alice ?
INSPECTEUR ROBE – elle s’est pendue !
ALEXANDRA – nous n’avons donc rien à voir ?
INSPECTEUR ROBE – je crains que non… vous doutiez ma
chère ?
ALEXANDRA – si peu ! on est jamais sûr qu’un temps,
tout vient à se remettre en cause.
INSPECTEUR ROBE – certainement !
ALEXANDRA – une autre question, monsieur l’inspecteur !
INSPECTEUR ROBE – certainement !
ALEXANDRA – C’est que je vous vois manger depuis le début de
cet entretien…
INSPECTEUR ROBE – question de psychologie ! pour
paraître le dominant devant mes accusés. Celui qui détient la bouffe
commande ! la seule règle depuis la préhistoire ! Le reste n’est que
discussions de salons de coiffure pour ceux qui tiennent la chandelle !
ALEXANDRA – très finement observé ! Mais la pizza qui
était sur la table d’Alice…
INSPECTEUR ROBE – oui, oui !
ALEXANDRA – vous n’y avez pas touché, j’espère… ?
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