NEER PROJECT

13/05/2008 - Désoeuvrement

et j'ai toujours dit : infinie
(in-finie comme : non-finie)
((comme : une nuit))

comme (j'ose) : une pluie

c'est-à-dire, que :
dans une rime il y a plus qu'un son qui se retrouve
c'est : une terminaison que l'on voit pareille

il y a : une chute à deux
ou bien : un bulbe

moi, précipiter ça a de la vitesse partagée
cotonne
comme un pilier de conjugaison

je n'aime pas tes pieds / pas ton pas de danse
je n'aime pas ton son / pas ta romance
graphisme je n'aime pas les enjolivures de ton sourire
(pourquoi aurais-je aimé écrire : enjolivELures ... ?)

derrière tout homme je n'ai jamais fait que regarder ce qu'une femme aurait pu aimer en moi, fait s'ériger de moi, grossir d'elle à moi

je ne crois pas aux mots qui couchent dehors
et puisqu'il faut conclure, qu'ils laissent la porte fermée à ton soin
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8/01/2008 - juillet dans le désordre

Devant lui avec des mots qui ne savent rien
qui disent qu'ils ne savent rien qui glissent et n'ont pas assez de cran dans leur sourdine pour fredonner un départ

Devant lui avec pour toute étoile savoir qu'un ciel c'est noir c'est délavé c'est : dépassé
(et tendre vers les avions, fixes comme un boucher et sa proie chez celui qui n'en voit qu'un couteau, qu'importe si la douleur pour qui la vit est : autre chose ; comme : devant le néon, la lumière c'est autre chose, la sensation de trop près de trop alors qu'une vérité ne se voit que d'assez loin)

Devant lui avec des mots qui ne savent rien
qui sont trop lisses des mots sans arrêts confrontés à leur nudité de caméscope
des mots sans cran sans crosse des mots qui font dans le revolver le bruit envieux d'une tempe qui bat

Aujourd'hui dans la grange mettre le feu avec l'autorisation de former des terrains pour chasser les renards
les voleurs ceux qui n'ont pas tombé comme des mouches lorsque le soleil s'est rapproché de nous



et prendre dans le non assez de force pour tenir femme
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4/10/2007 - Pas de deux

- Bom podom pom bom

 

Ç'avait résonné d'un bloc entier, mes petits mots sans douce musique autour, une ronde de cloche, etc. Je n'aime pas énormément : vous mener à bout mes comparaisons, question de temps, d'exercice, et puis chercher l'ensuite ça ne colorie pour finir que votre propre instinct d'incompréhension.

 

- Je crois que ça faisait, à peu de choses près, cela : son ronflement. Vous auriez du entendre, du reste, moi j'imite très mal. Je pioche aussi mal dans le souvenir que dans mes poches.

 

Ç'avait résonné d'un bloc entier, mes petits mots sans douce musique autour, une ronde de cloche pour faire sonner à moi les enfants de nos anciens villages, dans cette maintenant ville omniprésente, qu'escaladait de manière croissante le doux soleil de nos évocations, à mesure qu'on avançait dans la discussion. Elle tenait, tandis que je lui parlais, une cerise à sa main gauche, et venait la tremper dans son verre légèrement alcoolisé, d'une douce teinte rousse de pomme brisée, etc. Je n'aime pas énormément : vous mener à bout mes comparaisons, question de temps, d'exercice, et puis chercher l'ensuite ça ne colorie pour finir que votre propre instinct d'incompréhension, et c'est, vous conviendrez, une piètre excuse, l'autosatisfaction.

 

- Et vous lui avez répondu : quoi... exactement ?

 

Ç'avait résonné d'un bloc entier, mes petits mots sans douce musique autour, une ronde de cloche pour faire sonner à moi les enfants de nos anciens villages, dans cette maintenant ville omniprésente, qu'escaladait de manière croissante le doux soleil de nos évocations, à mesure qu'on avançait dans la discussion. Elle tenait, tandis que je lui parlais, une cerise à sa main gauche, et venait la tremper dans son verre légèrement alcoolisé, d'une douce teinte rousse de pomme brisée, avec laquelle s'accordaient, un peu aidés par les nombreux reflets que permettait l'agitation de ses doigts (cela influait sur l'inclinaison de son verre), ses cheveux dont on lisait, sur l'extrémité, la merveilleuse senteur de caramel. Si l'on savait toujours, dans un dialogue, où chacun voulait en venir en répondant, il est possible que nous ne considérerions l'usage de la langue qu'en fin de jeu, pour conclure... Je n'aime pas énormément : vous mener à bout mes comparaisons, question de temps, d'exercice, et puis chercher l'ensuite ça ne colorie pour finir que votre propre instinct d'incompréhension, et c'est, vous conviendrez, une piètre excuse, l'autosatisfaction.

 

- Oh, rien, je l'ai laissé retourner à sa chambre.

 

- Vous n'êtes pas : bavarde, si je ne m'abuse, Chloe.

 

Ç'avait résonné d'un bloc entier, mes petits mots sans douce musique autour, une ronde de cloche pour faire sonner à moi les enfants de nos anciens villages, dans cette maintenant ville omniprésente, qu'escaladait de manière croissante le doux soleil de nos évocations, à mesure qu'on avançait dans la discussion. Elle tenait, tandis que je lui parlais, une cerise à sa main gauche, et venait la tremper dans son verre légèrement alcoolisé, d'une douce teinte rousse de pomme brisée, avec laquelle s'accordaient, un peu aidés par les nombreux reflets que permettait l'agitation de ses doigts (cela influait sur l'inclinaison de son verre), ses cheveux dont on lisait, sur l'extrémité, la merveilleuse senteur de caramel. Il y avait des éclairs dans ses yeux et j'y croyais lire de futures agitations d'orage dans ses pensées, car le visage joue dans notre corps le rôle d'un point final dans une phrase : c'est là que tout se lit. Si l'on savait toujours, dans un dialogue, où chacun voulait en venir en répondant, il est possible que nous ne considérerions l'usage de la langue qu'en fin de jeu, pour conclure, sans prétendre viser cela, telle une parade amoureuse dont se dégagerait, au fur et à mesure des complications, l'essence qu'on avait cru apercevoir dans les yeux de l'être envisagé.

 

- Non. Moi, si j'aime les liens, c'est avant tout pour : les noeuds.

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25/04/2007 - Des longs dimanches de sacrifices

Le dimanche a ici aussi le goût prononcé des parts de gras dans les viandes appétissantes. Je l’ai remarqué, les gens ont les mains grasses. Mais les miennes, petites et sans surprises, se portent grimaçantes. Je suis sorti ce matin, de bonne heure, sorti voir les plis de la rue, et j’ai tenté de m’y perdre, de me laisser avaler par les infidélités du goudron, par les gratte sols. Courage, la vie arrive, semblaient t'ils tous dire avec leurs lunettes comme des microscopes, et leurs yeux s'éloignaient encore un peu en prenant des airs de dénudeurs, comme à la sortie d'un cinéma. Ils voulaient tous me marcher dessus, alors moi je courai et à force de m'essouffler transpirais, et à force de transpirer comprenais l'envol de la vie devant les cigarettes où les avions que sont les hommes tracent parfois des courbes aussi gênantes à regarder qu'une cuisse un soir d'été, recouverte d'une main qui n'est pas notre, auquel seules nos paupières savent redonner la douceur d'une main, le frisson d'un tissu. On était dimanche donc, et il fallait le montrer, alors on se faisait pardonner en souriant mais ça n'excusait rien ; quarante mètres de couloir après, les microscopes scrutaient encore mes veines à la recherche du virus social où on pourrait m'agonir.

 

Je rentrai dans un café pour en commander un, et elle se levait à ce moment là en saisissant ses trois enfants comme des paquets de courses : Adam, Gabi et Raphaëlle. On était déjà présenté mais je ne leur proposai pas encore de m'appeler papa, parce que, et je leur dis fièrement, aucun microscope ne m’avait trouvé de couilles. Elle se froissa toute femme, avec ses quarante ans dans le ventre à digérer, alors je baissai les yeux par compassion, tant il y a du personnel au sein de la digestion, même dans un couple.

 

" Où nous allons, chérie ?

- ça n'est pas bientôt fini vos idioties ?"

 

Elle avait du tact et des questions, et je regrettai de lui avoir posé la mienne, vraiment ; ça se voyait qu'elle avait faim. Pour traîner dans un café PMU avec paninis-à-deux-euros-cinquante-mais-on-sait-pourquoi-quand-on-les-voit, il fallait être comme moi une peureuse ou ne pas avoir d’appétit, et les enfants l’ont toujours quand il ne faudrait pas.

 

Pour combattre la glace qui se fendait avec la chaleur, je regardais avec empressement le ventilateur prévu à cet effet, avec l'espoir d'être secouru. Il était là pour ça, ce ventilo, son bruit couvrait toutes les discussions, et pour preuve, personne n'en formulait l'envie, de discuter. Les habitués l'avaient bien compris, qui s'asseyaient seuls, et nous dévisageaient comme s'il y avait une mauvaise farce qui s'apprêtait à nous sortir du nez, et ça pouvait durer longtemps vu l'entêtement chronique de la vie à ne pas vous sourire tous les jours.

 

Je finis par la convaincre de me laisser la suivre jusqu'à chez elle, en me cachant. Je lui étais reconnaissant de ne pas se méfier de moi. Ce fut une tactique payante. Elle avait un sac à main que s'arrachaient Raph et Gabi, prompte toujours à rivaliser avec sa petite soeur, s'il le fallait.

 

Les mains grasses, ce n'est pas une serviette qui leur rend la légèreté, or ce n'est pas le savon non plus qui permettra de conserver l'odeur de la viande. Pour être potable, il faut accepter que les poissons aillent chier dans d'autres eaux que les vôtres, et que la boue, ça n'est pas un rebord pour tous les cours. L'isolement c'est important si on ne veut pas faire fuir le bonheur comme on attire un bonjour inconnu. Son mec était plutôt moins impressionnant que je ne l'aurais dit, mais j'étais pressé, j'avais recommencé à courir, et tout juste j'eus le temps de jeter un os dans le sac qu'avait gagné Raph' contre sa soeur, avant de tourner à l'autre bout de la rue. Y avait encore, de l'autre coté, autant de monde que sous une loupe au soleil un dimanche de sacrifice.

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19/08/2006 - Calypso

Que chaque fleuve s’arrête

Qu’ils flambent ! puisqu’ils promettent tant depuis les phares qui les épient

 

Et il m’était dit :

 

Ce n'est

ni te respirer

ni tendre la main

de t'écouter

 

Monde : où penses-tu m’enf(o)uir ce couteau ?

Je n’ai pour squelette qu’une pensée qui tord mes côtes

Déhanche mes veines comme trouées comme bues sans coupe ni trait

 

Ce n'est

pas tant rugir

de frémir

simplement qui excite nos peaux

 

J'ai ta guerre en moi – gravie par des nuits qui s'allument acides ; et ma larme neuve

 

Où : Parfois je trouve un fléau de pierre duquel je frappe le vide

 

Oh qu'il est léger l'air qui sort de toi !

Qu'il est savoureux dans ton palais !

Je savoure la tendre douleur d'un voyage quand s’abîment mille mers vierges

 

Ce n'est

ni te dénuder

ni grignoter

que te brûler

 

Ce n'est

Pas tant gravir

de parfois espérer

que tu disparaisses sous mon fléau

 

Au matin ces draps tendent sur des visages froissés leur poussière d’yeux clos

Toute la journée en friche mon manque en boule

Datés au dernier contact

 

J'en suis incapable quand je chemine

 

J'en suis incapable

Et

 

Ce n'est

ni ma faute

ni t'avoir rencontré

 

Toujours l'amour sans fin est triste disent-ils les chanteurs

Qui tourne qui tourne le café froid

Qui cherche sa bouche

Qui est un homme sans fond dans ma gorge

 

Mais ce n'est

Pas tant y souffler qui m'est pénible

 

et voir

 

Je me souviens ;

Les souvenirs sales nous gardent

Comme si demain t'appartenais encore

 

Nous nous étions dit cela

Dans un présent composé

Nous nous étions dit – puis tu es brisé dans un silence

 

Cela ; nos fracas ; nous étions là ; un peu peur

... Quelques épines poussent

A l'intérieur ces paumes crachent la fragile des formes humaines

Voilà ; Toutes les caresses

– elles deviennent des écorchures

 

Oh ! Ce n'est

ni de saigner

qui me rend la passion supportable

Ni !

 

Sens tu qu'à force

Nous marchons l'un à l'autre à se perdre de vue

 

Sens tu que j'ai besoin de te manquer

Pour saisir ta silhouette au vol

 

Elle vole ! tu es à sa poursuite

Je vous vois toutes deux au dessus de ma tête

Le ciel des poètes je l'ai fermé

Le ciel que tant ont dessiné s'efface enfin

Oui !

Chante les artifices ; ma vraie

Puissent s'endormir nos nuits, couvées d'une parure sélène

 

Monde ! 

Nos aubes s'éteignent douces comme satellite sans astre

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19/05/2006 - Für Alina 2

Posté dans Für Alina

-          Oh, Chloe ! j'hésite tant à vous le dire, à vous... savez-vous ce que c'est : ma musique préférée ?

 

Je ne la regarde pas. Si je la regarde, elle ne parlera pas. Ne continuera pas. Nous en sommes : à l'équilibre. Un pas de plus, c'est : la chute.


- Eh bien, c'est : France Gall.


Elle n'a pas le temps de rougir. En fait : elle ne se laisse pas le temps, de rougir.


- Je n'en ai aucune honte, vous savez ! Si je ne dis rien, ou que je dis tout bas, c'est à cause de : ce que je ne sais pas chanter.

 

Tout d'un coup, je lève les yeux. Réflexe traître. Comme si : flottait devant sa bouche, sa voix. Que j'allais enfin : l'entendre, et c'est-à-dire, à quoi elle ressemble. Elle, sourit.


- Quand j'aurais appris à chanter, n'est-ce pas, ça sera différent. J'aimerais mieux autre chose.

 

Moi, de ma vie (ici : de mon écriture ?), aucune poète ne m'a jamais : charmée.

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8/03/2006 - Für Alina 1

Posté dans Für Alina

-          Moi Chloe, je ne comprends pas cela : qu'on puisse aimer un homme. Comme si, je t'aime, ça voulait dire, effectivement : quelque chose. Moi, quand j'ai aimé, je n'en suis jamais venu : aux mots. Jamais, c'est-à-dire, comme dans un combat, je n'en viens jamais aux mains.

 

Toujours, les siennes agrafaient son soutien-gorge, puis son chemisier bleu clair, d'un de ces bleus clairs où la distance d'un tout océan manquait, sans empêcher d'y faire flotter l'envie de plonger, et, comme elle s'activait à s'habiller, ses seins laissaient place à une poitrine, maintenant vêtue, désirable, comme un plat : qu'on aurait enfin placé sur table pour le servir. Ses doigts coordonnaient leurs allées et venues sur les boutons, de façon à couvrir avec le plus d'efficacité ce temps léger qui séparait sa nudité topless de ce moment particulier d'éveil de la beauté où se trouve le corps fraîchement recouvert d'un habit : comme un paysage exposé à l'aube. Au dessus de sa lèvre, l'air prenait grand soin à ne rien sentir, pour éviter tout pleur déplacé. Comme les larmes viennent du nez, il y a chez les femmes une haleine de la peine : comme si tous ces mots qu'elles s'interdisent de dire, en les ravalant avec force salive, en même temps qu'ils partent alimenter leur estomac de lourdes boules, lourdes autant qu'un deuxième coeur - un coeur : de peine - , comme si donc ces mots s'échauffaient entre les claquements de dents jusqu'à ressortir de cette grotte qu'est le bouche, sous la forme d'une sublimation chargée autant qu'un nuage duquel pleuvrait de l'eau de mer. Si l'on remontait encore, escaladait son nez, d'où l'on pouvait, du reste, en marquant une pause, obtenir une place de choix avec vue sur l'ensemble face du corps, l'on tombait sur ses yeux et, comme il lui appartenait de les porter, ils régnaient sur elle avec toute la fierté de la lumière pour son astre. Et de ses yeux, Aline bisait ma joue tout en me la chatouillant un poil, car elle avait des cils longs, des cils où les larmes avaient le temps de perdre en consistance avant de chuter puis couler sur la joue, des cils en fils d'araignée.

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4/01/2006 - NEER 2005

Posté dans Lectures
LES SURVOLES :

Barthes
Boudard
Celine
Gide
Gracq
Pasternak
Proust
de Saussure
Trsitan


LES COMPLETS :
 
Ajar
Gary
St Exupéry
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14/08/2005 - Hier a couru se cacher pour m'oublier

Le plus dur c’est de se retourner quand on est seul. Se justifier c’est pas le drame, ça nous les brise, parce que le silence nous berce, il tombe un peu de la pluie, puis il pousse sous l’herbe de la mousse, coussin pour nos rotules, fatiguées des marches. Mais se retourner tout seul voilà l’angoisse complète. L’oppression totale. Je cherchais des murs, je voulais m’appuyer, sentir des limites pour m’y heurter, mais y avait rien. Je pouvais courir mais plus rien fuir, on m’appelait pas, je me serais couchée dans le vent, un coq sans pattes. Je me souvenais de visages, et tous m’interpellaient par leur calme, rien ne les distinguait de la plante, j’étais le seul vivant, l’unique bataille d’un univers auquel j’avais accordé le crédit d’une résistance et qui me narguait en m’acceptant. Le meurtre n’avait rien arrangé, rien ne me faisait punir par le ciel. J’étais la sécheresse du ciel, sa défaite face aux reflets des miroirs. Je voulais de la culpabilité mais dans l’atmosphère. Mais rien ne changeait. Le swing de la guillotine rangé au placard, j’ai couru me prosterner devant la corde des pierres, le temps. Je me suis assis sur le corps mutilé du cogne. Il commençait à faire plus sombre et un peu de fraîcheur me rassurait par à coup de frissons. Je reprenais confiance en la nuit. Hier allait m’oublier, hier… le dernier juge des hommes.

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9/06/2005 - L'inspecteur Robe

L’inspecteur Robe, voilà un gars formidable ! Je ne dis pas cela parce que c’est mon papa. Imaginez qu’en trente ans de carrière, il n’a jamais fait un seul faux pas ! Depuis quelques semaines je suis son assistant. Robe père et fils combattent donc le crime en Suisse. Personne n’est parfait.

 

Pour vous prouver que je ne raconte pas de cracs, prenons cette histoire là : une soirée entre quatre amis de longues dates : Alice, Romain, Alexandra et David. Le lendemain, on retrouve Alice morte dans son appartement où se devait se dérouler leur réunion. Romain qui a dormi sur place, donne l’alerte ; nous le convoquons ainsi que David et Alexandra.

 

INSPECTEUR ROBE – allez Robie (c’est le surnom qu’il utilise pour m’appeler), fais moi rentrer le premier suspect…

ROBE – oui père !

INSPECTEUR ROBE – déclinez vos nom, prénom et profession

ROMAIN – vous pouvez me tutoyer, monsieur !

INSPECTEUR ROBE – et toi me répondre

ROMAIN – certes ! voilà qui est suffisamment parlé ! Romain Lecas, 21 ans, sans emploi

INSPECTEUR ROBE – que faisais tu chez la victime ?

ROMAIN – c'est-à-dire… avant ou après le crime ?

INSPECTEUR ROBE – pendant ! que faisais tu pendant ?

ROMAIN – ah monsieur ! ce mot « pendant » m’évoque tant d’horribles images ! je la revois se balançant au bout de cette corde sous mes yeux effrayés… ah quel malheur vraiment !

INSPECTEUR ROBE – que racontes tu ? elle n’est pas morte pendue !

ROMAIN – eh bien ! eh bien ! n’est-ce point ainsi que je l’ai découverte ? j’ai prévenu les secours !  voilà encore ce que vous ignorez : j’arrive en avance chez Alice, je frappe, aucune réponse ! je l’appelle, colle mon oreille à la porte… j’entends sonner, personne ne réponds ! j’essaye son portable, même scénario : mon oreille, la sonnerie, pas de réponse. Sors de chez elle sa voisine de pallier : une très vieille dame qui m’espionnait de son judas – je le sais, elle ne s’en cache pas ! « Que voulez vous ? – Sauriez-vous si Alice est sortie ? vous l’auriez vous passer, n’est ce pas ? – je ne vous dirai rien ! je ne vous connais pas ! » Je n’ai pas le temps de faire connaissance… « Pour combien me renseigneriez vous ? – qu’est ce que l’argent peut faire à une pauvre vieille comme moi ? – alors ce que vous voulez ! dites… – eh bien cela fait longtemps… – oui, oui ! j’écoute ! – que je n’ai pas vu le sexe d’un jeune homme » Oh cette vieille me fait perdre mon temps ! me déshabiller ici ? ce n’est pas une affaire ! « j’en ai connu des moins hésitant à mon époque ! tu as peur de quoi ? de moi ? » Qu’est ce que j’en avais à foutre après tout ! elle en a vu d’autres ! elle n’en verra plus tant ! je m’exécute ! hop ! à peine je me retrouve froc sur les genoux, la vieille saisit un appareil qui devait traîner sur un pupitre, comme d’un fait exprès, et me photographie ! puis referme aussi sec la porte ! Monsieur l’inspecteur, je vous prie de croire que je me sens à ce moment là, complètement idiot.

INSPECTEUR ROBE – pas qu’à ce moment ! maintenant tu l’es autant ! Voyons, la suite ! tes taquinages avec des personnes séniles ne m’avancent point !

ROMAIN – ah, si monsieur l’inspecteur me laisse lui dire la suite ! En boutonnant mon pantalon, la tête de David dépasse des escaliers. Il voyait la scène. Il me salut. Nous tournons nos pouces, ne sachant trop quoi s’avouer sur l’incident. Soudain je n’y tiens plus : « David ! Il faut que je récupère la photo ! » Son avis concorde. Il propose que nous passions d’un appartement l’autre. Mais comment pénétrer dans celui d’Alice ? « J’ai les clefs de sa piaule ! » Les poches de David recèlent souvent de trésors inespérés.

INSPECTEUR ROBE – effraction !

ROMAIN – si le pire s’y contenait !

INSPECTEUR ROBE – quoi donc encore ?

ROMAIN – la suite, monsieur l’inspecteur, la suite : David ouvre, Alice est allongée devant sa table basse, celle qui est en verre. Pas d’inquiétude, elle dort ! David pose les pizzas sur cette table. Nous nous dirigeons vers la terrasse, de là on peut s’introduire chez la vieille. David préfère y aller seul : « Tu ne feras que des bêtises Romain, empirer une situation déjà pas commode ! » Il passe de l’autre côté. Je ne l’entends plus. Bientôt on frappe à la porte. « Romain, c’est moi ! j’ai eu un problème avec la vieille ! » Je crains vraiment l’horrible accident… « Elle est pas là ! volatilisée ! – ce n’est que ça ? – tu croyais quoi ? – tu ne l’as pas croisée du tout ? – Romain ! » J’insiste pas plus !

INSPECTEUR ROBE – ensuite ?

ROMAIN – Alice s’est réveillée ! Nous mangeons de la pizza, David en a ramené. « Alexandra ne pourra pas venir, elle vous prie de l’excuser. » Cette annone nous énerve un peu… moi qu’on me prévienne de rien, réponde jamais à mes coups de fils, David de savoir qu’Alex l’a fait se déplacer pour elle.

INSPECTEUR ROBE – ensuite ?

ROMAIN – je me suis senti fatigué, je suis allé me coucher dans la chambre d’Alice… ce que j’ai découvert au réveil, vous le savez bien…

 

***


 

INSPECTEUR ROBE – Robie, suspect suivant ! vos nom, prénom, profession

DAVID – mais je n’en qu’un de chaque…

INSPECTEUR ROBE – en voilà un avec de l’humour ! tu n’es pas là pour ça !

DAVID – pourquoi alors ?

INSPECTEUR ROBE – ce que tu faisais hier soir par exemple ?

DAVID – oh une soirée Inspecteur, comme on en a pas deux dans sa vie !

INSPECTEUR ROBE – surtout si on la finit en prison !

DAVID – en effet ! en effet !

INSPECTEUR ROBE – alors ? cette présentation ?

DAVID – David Hadorn, 25 ans, journaliste.

INSPECTEUR ROBE – cette soirée ?

DAVID – je vous la raconte, voilà : j’étais sur le chemin vers chez Alice, quand je reçois un message d’Alexandra. « Passe chercher les pizzas que j’ai commandé au Croqu’délice. A toute chez Alice ». Je me fâche un peu, c’est toujours moi qu’on charge des missions à la con. Bon ! je fais le détour nécessaire. Oh, ce n’est pas grand-chose monsieur l’inspecteur, ça ne me rallonge guère que de cinq minutes…

ROBE – (j’interviens) c’est moi qui te dis « minute » ! tu vas pas nous refaire toute ta vie ! on a pas que ça à faire de t’écouter ta vie !

DAVID – patience le jeunot ! t’as pas attendu que ta mère te fasse ? alors attends pareil !

INSPECTEUR ROBE – tu parles de ma femme ?

DAVID – l’exact même réplique ! le pizzaïolo me dit cette phrase. La serveuse est une très charmante jeune femme : « Je viens chercher une commande qu’on vous a passé – Quel nom ? – Je ne peux vous dire ! – Vous avez perdu votre nom ? » Je paraissais con, mais elle me rattrape direct : « Ou peut être c’est un secret ? » Elle murmure cela en se penchant sur son comptoir, ses lèvres qui s’agitaient… elles remuaient tout son visage tant elles s’agitaient ! penchée, sa poitrine se dévoile… c’est vrai qu’il fait très chaud ! Je fais la remarque. Oh, elle en rit à pleine dent ! une bouche vraiment telle que vous ne pensez plus que ça sert aussi à manger ou parler… Elle se calme, le rire lui est passé ; ce qui l’intéresse : ma commande ! Je propose le nom d’Alice… le nom d’Alexandra… « Vous voulez me rendre jalouse ? – Loin de moi cette envie ! Je mange chez l’une d’elle avec les deux ! – Elles en ont de la chance de partager ces pizzas avec vous… » A cette réplique, le mari soulève le rideau qui le séparait de nous : « Tu veux les rejoindre peut être ? – chéri ! je vantais tes pizzas ! n’importe qui aurait la chance d’en partager une avec quiconque ! » Il est pas convaincu ; je tente de simuler que moi oui ! Je souris. « ça te fais rire toi ? – … – oh mais je te reconnais ! t’es le gars qui vient ramasser la commande d’Alexandra ! » D’où il me reconnaît celui là ? Je l’ai moi, jamais vu ! C’est sa femme qui se pose d’abord des questions : « Alexandra ? tu prends des commandes spéciales maintenant ? de tes copines ? » Le chef devient subitement doux… s’explique. Les plus grandes guerres, conflits, emmerdement que le monde a connu sont tous des occasions manquées d’une femme de piquer sa crise. Dès qu’une femme s’excite, son homme n’a plus de raison d’être rouge. Il est passé aux explications. J’aimerais qu’il m’explique à moi. Je me signale d’un rauquement. Il tourne la tête de mon côté : « Ah oui ! j’ai tes pizzas ! comme prévu ! » Il me cligne son œil droit. Je suis devenu son complice ? qu’un peu ! Il veut maintenant que je le laisse seul. Enfin : avec sa femme ! Il n’est gentil que par effet pratique. Pour me mettre à la porte !

ROBE – on va te mettre aux barreaux si tu continues tes historiettes !

INSPECTEUR ROBE – mon petit n’a pas tort. Je ne saisis pas le rapport avec Alice.

DAVID – La seule partie intéressante de ma soirée est là. Ensuite je suis allé chez Alice ; dans les escaliers qui mènent chez elle, Romain montre sa chose à une vieille dame. Elle le prend en photo, referme la porte. Nous décidons de récupérer la photo.

INSPECTEUR ROBE – ça va, ça va ! au revoir ! nous vous rappellerons !

 

 

***



INSPECTEUR ROBE – alors Robie, qu’en penses tu ? tu ne vois rien venir ?

ROBE – père je ne saurais dire ! voyons la dernière à entendre !

INSPECTEUR ROBE – bien bien ! bien parlé ! qu’elle entre ! vos nom, prénom et profession.

ALEXANDRA – Alexandra Bole, 26 ans, étudiante en philosophie.

INSPECTEUR ROBE – je me fais vieux ; mais j’entends très parfaitement. Par contre je ne suis parfois pas sur la même longueur d’onde que les sonneurs de cloches ; vous dîtes « philosophie » ?

ALEXANDRA – c’est cela !

INSPECTEUR ROBE – aucun sens ! Qu’allez vous faire là bas ? convenez que les filles n’ont rien à faire en philosophie, dans ce genre d’étude.

ALEXANDRA – comme je vous approuve !

INSPECTEUR ROBE – je vois ! vous n’y êtes que pour le quota, la représentativité !

ALEXANDRA – tout à fait !

INSPECTEUR ROBE – vous êtes la femme pragmatique ! je vous crois innocente ! tout va si bien mieux quand chacun s’occupe de son rôle : moi d’un coup je juge, démasque les coupables ; vous, vous nourrissez le fantasme des futurs philosophes de pierre : tout va rond ! Les malheurs viennent de ceux qui nous mettent sans pieds ni queues.

ALEXANDRA – vous parleriez le philosophe monsieur, si vous ne disiez la vérité !

INSPECTEUR ROBE – hi ! hi ! je vais vous laisser partir libre mademoiselle Bole.

ALEXANDRA – monsieur l’inspecteur ! une question avant que j’y aille !

INSPECTEUR ROBE – bien sûr ! ce que vous voudrez ma chère !

ALEXANDRA – de quoi est morte Alice ?

INSPECTEUR ROBE – elle s’est pendue !

ALEXANDRA – nous n’avons donc rien à voir ?

INSPECTEUR ROBE – je crains que non… vous doutiez ma chère ?

ALEXANDRA – si peu ! on est jamais sûr qu’un temps, tout vient à se remettre en cause.

INSPECTEUR ROBE – certainement !

ALEXANDRA – une autre question, monsieur l’inspecteur !

INSPECTEUR ROBE – certainement !

ALEXANDRA – C’est que je vous vois manger depuis le début de cet entretien…

INSPECTEUR ROBE – question de psychologie ! pour paraître le dominant devant mes accusés. Celui qui détient la bouffe commande ! la seule règle depuis la préhistoire ! Le reste n’est que discussions de salons de coiffure pour ceux qui tiennent la chandelle !

ALEXANDRA – très finement observé ! Mais la pizza qui était sur la table d’Alice…

INSPECTEUR ROBE – oui, oui !

ALEXANDRA – vous n’y avez pas touché, j’espère… ?

 

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4/01/2005 - NEER 2004

Posté dans Lectures
LISTE DES LUS :

Honoré de Balzac - la peau de chagrin
André Breton - Nadja
Gilles Deleuze - l'anti-oedipe
Gustave Flaubert - Madame Bovary
Romain Gary - Clair de femme
Romain Gary - Les racines du ciel
Guy de Maupassant - La parure
Guy de Maupassant - Bel-Ami
Guy de Maupassant - Boule de suif
Jacques Roubaud - Quelque chose noir
Tolstoï - Anna Karenine
Paul Verlaine - Femmes

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11/12/2004 - Neer Project

- L'idée, ça serait, Chloe, d'être : un pour quatre.
- Tu voudrais faire les mousquetaires ?

Un rire parcourt nos épaules. Contagieux, mais contenu. Tout petit. A peine : audible.

- Non, c'est surtout qu'il faut : arrêter l'auteur. Je veux qu'il disparaisse. Completement.
- Et comment fera t'on ?

On me regarde.

- Je veux dire : concretement.
- Bien, on définiera un ordre. Par exemple si ça sort de toi, c'est ensuite H, puis moi et enfin M. On est d'accord ?
- Donc je suis C ?
- Non, tu n'es rien, ici.
- Et qui les portera, les textes ?
- Oh, j'ai mon idée, là dessus.
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4/09/2004 - A bout de souffle 1

Posté dans A bout de souffle

Il n’y a jamais qu’une seule paire de pieds pour marcher dans la rue, et si l’on ne s’occupe que d’une seule c’est que déjà, regarder c’est un peu : écrire. C’était vers l’époque 2002-2005 bien que le calendrier était moins large et se concentrait sur une seule année. La première que l’on aperçoit, alors : Chloé. Des cheveux jusqu’aux épaules, jusqu’à les lui recouvrir. Au parc Julien, à Valence, des petits groupes de monstres humains – une demi-douzaine de têtes chacun – s’étiraient, se séparaient, s’échangeaient des membres, et toujours le même visage les parcourait qu’on ne saisissait pas et que semblait protéger le temps comme un parapluie sépare des gouttes : le visage. Ou bien : comme on réprimande un tremblement de jambe sous la table. La foule avait, dans son agitation, la plus grande peine à s’entendre parler. On voyait, au dessus de ses épaules, des soucis rester en retrait ; certains chiens, de même, laissés libres par leurs maîtres, allaient renifler au pied des arbres et finissaient par former, eux aussi, des groupes de réunion. Par-dessus leurs épaules, dans l’alignement direct de leur dos, on pouvait apercevoir, fumantes et soumises à l’expertise de leur museau, des merdes de différentes textures.

            Ménagés par le temps, résistait encore dans les regards des passants une certaine déférence envers l’ensemble du parc, à forte majorité joviale. Quelques cordes de pluie ne suffisaient pas à pendre toutes les bonnes humeurs et, comme d’un fait exprès, le petit froid brumant obligeait à enfoncer les cous sous d’épaisses protection d’écharpes.

            Chloé brûlait une cigarette en attendant ses amis. Mélangée à la sorte de brume où se perdait son haleine, la fumée que laissait échapper sa bouche l’empêcha, en premier lieu, de voir arriver l’enfant, qui pouvait avoir onze ans. Le teint de sa peau produisait la désagréable impression d’avoir été exagérément frotté avec de la cire, et certaines échancrures dans cette couleur de fond donnaient à croire que le travail fut bâclé ou peu soigné. Au reste, il était vêtu d’un jaune d’œuf en consistance de tee-shirt, déchiré tant et si bien que les ouvertures pour le col et les bras pouvaient se confondre avec les accidentels trous, sans rien enlever en unité à l’ensemble. Une chaussette tenait, et cela paraissait : contre le gré de la jambe gauche, à se manifester en montant jusqu’au genou, où elle venait finir dans une chevelure parsemée de fils. Un short bleu, modèle de foot, et un bras maculé d’azur, comme volontairement assortis l’un à l’autre ; des tâches, à ce qu’on en pouvait conclure, certainement de peinture. L’enfant se tenait près d’une fille assise sur le premier étage d’un des bancs qui meublaient le parc (premier étage, c'est-à-dire : pieds au lieu des fesses, et : fesses sur le dossier). Trois garçons, enfin, dont la somme des années dépassait les cinquante, les entouraient.

            La présence du petit garçon avait interrompu une discussion que devait, sûrement, mener à son avantage celui des jeunes hommes qui maintenant renfrognait son visage dans une moue où on lisait le désagrément provoqué. Du reste, on n’en pouvait conclure cela, si ce n’était la confirmation apportée par ses deux collègues. Ils partirent d’un sourire (et non : d’un rire) discret, bien que mal aisé à dissimuler : pour preuve, Chloé, de là où elle était, les avait vu sourire, à travers fumée et bruine. L’enfant ne s’intéressait pas à leur figure et se contentait de tendre son bras décoré de peinture vers la fille, qui le regardait sans trahir aucune expression que ce soit. A cet aplomb répondait celui du petit garçon, si bien qu’au bout de deux minutes, Chloé ne pouvait plus détacher son attention, par ailleurs peu sollicitée, de cette scène ; du reste, bien des gens faisaient de même, et on se montrait même du doigt ce farfelu face à face. Quand aux trois jeunes hommes, ils avaient pris le parti de camper sur leurs expressions premières.

            Peut être le silence amenée par cette confrontation créa t’il quelque dépression, toujours : la pluie s’émancipa, prit corps, et enfin se perdit dans une averse, dont profitèrent des mouvements de foule pour se former. L’on s’occupait de bouger, comme pour échapper des balles l’on court, alors que ce stratagème ne peut fonctionner qu’au cas où le tireur vous vise. Mais la pluie, telle une rafale sans autre but que de cribler d’impacts d’eau le sol, est aveugle. S’y déplacer ne ménage en rien d’y noyer son couvre-chef. L’averse dura deux minutes qui en paraissaient cinq, car il y eut, après son arrêt, des menaces pour qu’elle reprenne. Les nuages hoquetèrent, et le ciel fut agité de soubresauts convulsifs, consécutifs au passage des derniers sanglots. L’atmosphère conservait une tension de gorge nouée et le sol avait du mal à avaler toute cette salive accumulée. Les maîtres avaient rappelé à leurs côtés les chiens, car c’était un temps pour eux, comme l’attestait l’allongement de leurs poils par l’humidité.

 

            Chloé fut tirée de sa confusion météorologique par Laurie, rendue visible par la grâce d’une arrivée. Elle portait un court débardeur, et ses bras se croisaient sur la gêne où elle se trouvait d’être sortie sans se couvrir. Sa couleur aux reflets rouges tirant sur le violet, dans ses cheveux, semblait retenir l’eau, telles ces couleurs qui retiennent, si on les y expose, la chaleur du soleil. Au reste, elle s’était habillée très simplement, et le choix de ses chaussures, des tennis blanches, disait à sa place : « J’ai été sotte, voilà tout ».

            Ses doigts, qu’elle essuya au préalable sur le bas du fessier de son jean, vinrent apposer une légère pression derrière l’oreille gauche de Chloé, et, ainsi prise en main par sa droite, s’approchèrent leur tête pour se coquer, sans briser d’œufs. Ceci faisant, Chloé reçut des mèches de Laurie dans les cils, voulant s’y accrocher tel deux morceaux de Velcro qu’on met en contact. Elle en ressentit une vive démangeaison à l’œil, qui ne devait cesser d’augmenter en intensité. Laurie commença alors à parler, selon les usages, puis baissa progressivement la voix, en signe d’une gêne extérieure, comme ce professeur qui s’interrompt devant le brouhaha de ses élèves. Chloé pensa d’abord que son amie s’inquiétait de la voir se frotter l’œil si péniblement, et s’apprêtait à la prier de reprendre ses paroles, afin de ne point les laisser en l’air prendre le froid ambiant ; d’un geste, Laurie l’en empêcha, et lui indiqua la scène où tout à l’heure se déroulait le face à face entre une jeune fille et un enfant. L’enfant se tenait encore debout ; sous l’action de la pluie, son maquillage avait passé, et même ses guêtres sonnaient maintenant tout à fait fausses.

            De muet, le duel s’était mué en bruyant ; on était à présent rassemblé tout autour ; les membres des cercles les plus extérieurs crachaient de dépit de n’avoir pu prendre une meilleure place. Une petite surélévation, quand on se rapprochait du préau, garantissait à Chloé et Laurie une vue assez nette sur la scène. Il était mal aisé, à quelque distance que ce soit, de juger de la teneur des faits. Un homme, la tête rasée, pour seul coiffure un chapeau gris vert, et aux pieds des bottes qui concurrençait, en originalité, sa méchante figure, vint se poser non loin des deux jeunes filles. Il parlait d’un ton affable et enjoué, en se caressant la moustache, tout comme si d’elle sortait ses paroles.

-          C’est encore un de ces mendiants de Rom, dit-il en manière d’introduction, et comme pour justifier son mince sourire. On en voit de plus en plus.

Il laissa sa phrase en suspension, si bien que Chloé et Laurie ne purent s’empêcher de lui adresser un regard en retour.

-          D’où je viens, ça fait plus longtemps que chez vous qu’on en voit, ajouta t’il avant de préciser, au grand dam de Laurie, que c’était de Montpellier qu’il pouvait venir.

Bien que ce fut elle, en premier lieu, qui pointa l’attention de son amie sur ce qui n’était pas encore un incident, mais en avait la forme, comme ces vagues sursauts de tensions nerveuses qu’on assimilerait volontiers à des amours, n’était leur manque de consistance, Laurie souhaitait maintenant, au plus vite, reprendre l’ancienne discussion, dont elle sentait, dans cet endroit bien particulier où la poitrine et la gorge se confondent, et où se formulent les premiers vibrations des cordes vocales, sa voix s’enrouer à l’idée de s’exprimer à nouveau (le bruit, tel qu’on peut l’imaginer : ronflement de moteur avant le départ). Laurie nourrissait, à l’égard du nouveau venu qui continuait à parler tout haut, tantôt pour lui-même, tantôt pour Chloé, une haine qu’elle ne s’expliquait. Il est des sentiments qui naissent d’une impression, et n’en perdent pas pour autant en intensité ; par exemple, à bon nombre de moments, Laurie s’empourprait de confusion à l’idée qu’on puisse, tout simplement, souffrir. Elle ne savait que rattacher à cette vague d’inquiétude qui soudainement la terrassait, comme une crampe au beau milieu d’une ascension : mais qu’on lui présentât un quelconque hère au bord de l’agonie, sa confusion se condensait, une goutte de sueur lui tombait des tempes, et elle s’essuyait vite de peur qu’on ne crût à des pleurs de sa part ; elle était, de nouveau, aussi insensible qu’une carapace de chair le permet.

En revanche, Chloé s’intriguait du que se passera t’il. Laurie la regardait alors avec un étonnement où perçait, derrière les rideaux tirés par cette expression particulière du visage où se formes de nouvelles possibilités de traits, tout à la fois de l’agacement et un sentiment qu’elle ne pouvait, à son grand dam, qu’appeler « estime ». Les dernières gouttes depuis longtemps avaient passé d’heure, mais la robe de Chloé traînait, côté pile, sur le banc. Quand elle se lèverait, ses cuisses, par l’arrière, la chatouilleraient, et la pensée de Laurie essayait de fixer, dans ses souvenirs, quelle sensation ce serait d’avoir, sans s’y attendre, une telle fraîcheur tout à coup appliquée à même la peau. Sans doute, concluait-elle tout en se reprochant ces divagations, ça serait comme, au lieu d’être sortie habillée, d’être venue nue. Mais cette dernière pensée la fit légèrement frissonner, tandis qu’elle se rappelait sa trop courte tenue, eu égard au temps ambiant.

Il y avait, dans les yeux de Chloé en train de déchiffrer le fait divers en formation, à quelques enjambées de distances, quelque chose d’assez loin, comme un souvenir dont on saisit seulement la présence, une syllabe s’il est un mot, avant que, rendu tangible par un contexte, une phrase où il s’est trouvé évoqué, on en voit enfin la forme. Chloé semblait passionnée, mais la passion qu’elle évoquait n’avait pas lieu ici même.

-          Vous connaissez cet enfant ? finit-elle par demander, d’une voix qui se faisait violence.

-          Je pourrais, lui répondit l’homme au crâne rasé avec une emphase qu’on peut comparer à ces sourires sous lesquels on découvre mille dents pointus, tant l’ironie se faisait mordante sous ses propos ; je pourrais, disait-il, m’étonner de vous voir me poser une telle question, mais j’avais, en vous abordant, le secret espoir de vous entendre la formuler.

Chloé lui envoya un reproche par voie visuelle, dont elle eut à se reprendre, car l’homme pouvait s’en froisser ; or, on ne saurait dire pourquoi, elle tenait à sa réponse.

-          Oui, je le connais, lança laconiquement, et presque sans ouvrir la bouche, celui dont le crâne, maintenant elle le sentait certainement, était la cause de la mauvaise impression de Laurie à son égard.

    Cependant, comme elle entendait ces paroles, Chloé se leva, et, entraînant dans son sillon une Laurie silencieuse bien que décontenancée, se mit en route vers l’enfant, suivie par l’homme chauve, dont on avait du mal, à une telle distance, à évaluer la taille. Lorsqu’ils furent à quelques mètres de l’action, l’enfant les rejoignit et c’est ainsi que, sortant du parc Julien, le départ de ce petit groupe mit fin aux attroupements.

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4/09/2004 - Départ Top

'llo nous v'là partis

Chloe pour vous servir
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huit mains deux gauches deux droites

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